la courbe de l’oubli,

série en construction
notes.

 

 

La volonté de se souvenir, ou comment la mémoire trace des sillons dans le cerveau.
 L’hypothèse du déclin de la rétention de mémoire, avec le temps, naît d’une étude d’
Hermann Ebbinghaus, publiée en 1885 ; c’est la répétition qui maintient la courbe, comme dans ses albums  photos ou s’écrit le roman familial, où on rend vie à ses images silencieuses en rappelant,  sans cesse, qui est qui, quelle place ont ses figurants aux traits familiers dans l’ordre établi. L’album est une histoire faussement personnelle, il répond à des codes, des archétypes. « Le groupe subordonne cette pratique à la règle collective, en sorte que la moindre photographie exprime, outre les intentions explicites de celui qui l’a faite, le système des schèmes de perception, de pensée et d’appréciation commun à tout un groupe »  disait Bourdieu. Ainsi on retrouve, dans toutes ses histoires, les temps forts, plutôt les moments heureux, mariages baptêmes anniversaires, congés payés...  mais dans l’histoire qui m’intéresse, celles des immigrés arrivés en France dans les années 50, il y a aussi le moment du changement, et l’attachement aux images comme à ses racines, car il s’agit de transmettre, d’où on vient, ne pas oublier, l’image devient bouclier qui tout à la fois protège et renforce le sentiment d’appartenir à quelque chose de plus grand que soi.

Dans les années 50-60, les évolutions techniques de la photographie ont largement démocratisé le portrait, garder une trace semble naturel et devient presque une mission (d’abord confiée aux hommes, comme souvent les objets techniques, puis plus tard aux femmes, ce qui changera aussi légèrement l’approche photographique de la famille),  on photographie ce qui a le plus de valeur pour soi, sa famille en premier, et ses images vernaculaires deviennent héritages; les histoires retracées, sélectionnées en fragments muets, sont ici entre la Sicile et la Sardaigne, des morceaux de ciel bleu et de soleil conservés précieusement entre les feuilles souples d’un albums noirs, reliés de cuir...

La peau de ces images, reproduites grâce à la technique du cyanotype (développement au soleil) n’est pas de papier, mais de tissus;  des lambeaux de robes, des manches de chemises, des draps et des napperons, arrivés jusqu’à ce jour, étrange destin de chiffons inutiles, enfermés dans un coffre, sous un lit, en sommeil, comme des reliques.

La courbe de l’oubli poursuit son chemin, inexorable, dans l’obscurité «Involve tutte cose l'obblio nella sua notte», des images non plus il ne restera rien car le temps efface tout, de ces vies arrêtées nous perdront le sens à terme, qui pourrait retracer toute une vie sur un portrait?  mais nous en comprendrons encore l’intention , dans les pauses, les expressions, même une image orpheline peut avoir un fort pouvoir d’évocation, presque d’invocation quand il s’agit d’un visage, des liens mystérieux se tissent entre l’œil et l’image, une fascination morbide et rassurante pour nos images propres, vues et revues, endogènes, rêvées, mais aussi pour ces extraits de familles inconnues , qui tentent toutes dans une fraction de temps, de s’arracher à l’oubli.

 

L’ambition de la série à terme, est d’accueillir les photographies de famille de toute une génération qui m’entourent, des amis, des proches, et de donner, dans le bleu, un échantillon des divers horizons qui font la richesse de ce pays.