Carnets d’automne
-échos de l’exil-

 

Il lui fallait bien passer outre cette montagne, c’est là que commençait son voyage liquide, en écho inversé, comme la bande son d’un vieux film d’épouvante ; c’était une frontière, symbolique (les frontières réelles existent elles seulement?), mais imposante pourtant, et d’un côté à l’autre, entre la France et l’Italie, se jouait un éternel retour, une histoire atavique ancrée dans un corps à deux têtes, deux langues, deux cultures pour un seul cœur.
L’altitude rend un peu sauvage, mais le voyage  se laissait doucement glisser dans la plaine du Pô, et le paysage finit par s’immobiliser sur une ville. Turin était un compromis, sans doute la ville septentrionale la moins italienne du pays, la force de sa structure influence le caractère, elle dirige et apaise à la fois, ces lumières en angle droit semblaient lui parler une langue familière, et le sentiment de ne pas être étranger à la foule grouillante l’envahit peu à peu avec une absurde nostalgie. C’est une sensation qu’il faut savoir apprécier, qui précède l’arrachement, c’est le provisoire qui exacerbe, qui nous change en récepteur perméable… bientôt partir, rester dans le flux, et atteindre Milan. La grande blessée victorieuse, imposante, fonctionnelle, démonstratrice… oui, ça n’est pas vraiment une ville propice à la flânerie, pourtant, même de passage (et surtout de passage peut-être) il était bon de s’y poser, se réorienter, retrouver les lieux et les odeurs , savoir que c’est de là qu’on vient, même si au fond c’est illusoire, même si c’est du cinéma, que le temps a passé et que tout ce que l’on fait dire aux murs de ce décors ne sont en vérité que de vieilles répliques projetées par nos yeux. Mais peu importe.
Le chemin qui menait à Venise fut une route blanche, sans sommeil. L’excitation du départ s’affalait sur des heures d’attente molle de rêvasseries entre les lignes, entre les bras confortables du paysage flottant. Des entractes et des stations-services. Le rideau plissé du bus. Des phares. Des tunnels. Puis le jour, et Venise.
Venise est la ville idéale d’une fin de voyage, le bout de la route ; elle rabattait les cartes, elle détruisait les certitudes, et tout ce que le parcours avait construit, tout ce qu’il voulait se prouver s’effondrait sans fracas. L’architecture minutieuse, carte par carte, image par image, s’éparpillait au vent, ne laissant que les racines, l’aura souterraine, ce qui sans argument convainc qu’on ne s’est pas trompé. C’est une ville qu’on croit toujours connaître et qui reste une énigme pour le monde extérieur, on y est sans jamais vraiment y être et c’est bien ce qui produit cette extase, tant de beauté réunie dans ce petit labyrinthe que l’on saisit sans pouvoir se l’approprier.
 Il faut s’appliquer, au milieu de ce flot de touriste, pour se dissoudre dans son rhizome - combien de temps faudrait-il pour s’y retrouver ? A Venise le temps compte plus qu’ailleurs, parce que c’est une survivante. Son destin est d’Atlantide, la demie noyée est entre deux eaux et bientôt elle disparaîtra aussi, elle partage le sort des humains qu’elle accueille, inlassablement, et jusqu’au bout, jusqu’à s’effacer de la surface, jusqu’à l’engloutissement et l’oubli.

M.A.

 Visite virtuelle de l'exposition Correspondances, avec le collectif Parallèle visible ici.