Voyages liquides

Mar de Bèrra -les temps éblouis-    

 

                                        

Il s’agissait toujours de l’étang, pour les fraiches promenades d’hiver, et depuis l’enfance, nous y allions comme en visite d’une parente infirme. Il était étonnant ce territoire de jeu, aux eaux de couleurs changeantes, tantôt ravissant, si on savait ne pas regarder trop loin, tantôt danteste quand le mistral se levait et remuait les algues glauques du fond des eaux*.  Un décor triste et merveilleux ou s’accroche les nostalgies des courses folles sur les plages de coquillages blancs.

Les coquillages, il y en a toujours, et chaque passage, chaque retour est prétexte à flâner, à ramasser les plus beaux (y en a-t-il seulement de plus beaux ?) la vérité c’est que rien ne remplace le plaisir infini de se pencher un moment sur ses rivages parés  d’exosquelettes polis, nécropole éblouie des fonds de l’étang, merveilles striées offertes par les vagues molles des jours heureux. Ils finissent dans des bocaux de verre, comme remède au vague à l’âme, d’où ils sortent dès que la soif du pays se fait sentir,  parce que leur contact et le bruit sec qu’ils produisent en s’entrechoquant ouvrent en un souffle un champ humide et ensoleillé.

Nous avons appris très tôt que l’étang s’était formé lors des dernières glaciations, mais ces échèles de temps à l’époque (et encore un peu aujourd’hui) nous semblaient bien abstraites. On retenait pourtant que c’était là bien avant nous et que ça le resterai peut être bien après, et nous avons grandi avec la conscience que notre mer intérieure était malade, un diagnostic qui a toujours semblé nous concerner directement: un peu avant notre génération, les raffineries s’installaient au bord de l’étang, la zone connue alors une importante poussée économique, et c’est d’ailleurs probablement comme ça que nos parents, avant nous, on pensés opportun de s’y installer… nous étions comme ça nombreux à venir de l’extérieur, je ne peux même plus dire si on se reconnaissait tant tout semble naturel quand on est enfant, , en tous cas  nous nous côtoyions toujours de loin en loin, dans  ce territoire hors norme à explorer.
 J’ai dans mes souvenirs des moments précis où l’enchantement laissait place à aversion, l’étang à longtemps été très pollué, nous le savions, l’homme détruisait tout, et les jours où l’air était suffocant on se jurait de ne plus y retourner, et c’était comme abandonner une partie de soi… Puis nous sommes tous partis vers d’autres villes, loin de l’eau, où nos vies nous ont menées,  et c’est ainsi qu’avec le temps, plusieurs années de visites convalescentes se sont transformées en routine déconcertée. Depuis les années 2000, le Gipreb s’inquiète d’une réhabilitation en profondeur, d’un territoire unique en sursis. Il faut du temps pour en devenir un témoin conscient, les changements sont à l’échèle de la nature, ils prennent des années, et c’est encore loin d’être terminé ; Aujourd’hui, ceux qui ont traversé cet espace flottant, avec le sentiment étouffé du désastre, reviennent volontiers sentir la lenteur des temps.
 L’étang ne se remettra pas si vite de l’empreinte néfaste des industries lourdes, il est en résilience*

 

 

D’une enfance entre Vitrolles, Marignane et Gignac-la-Nerthe, nous gardons en impression floue des souvenirs de lumière crue, d’un étang paisible qui scintillait le soir aux lumières des raffineries, de femmes en maillots épais qui lézardaient dans la brume légère, de mirages de fin de journée, de terres brûlées et de Canadairs héroïques, de mistral furieux, d’eaux changeantes de surface soyeuse en maelstrom qui semblait vouloir tout engloutir, les rives le paysage et le monde, et dans ce décor mutant, incubateur de rêves et de cauchemars, de la maladie de mon frère.